Critique du livre: Ce jour-là Print
Written by Patricia Turnier, Doctorante en droit en 2016   
Monday, 10 August 2026 06:48

Ce livre a été écrit pour souligner le 30e anniversaire de la tragédie antiféministe. Il a été préfacé par la sœur d’une des victimes.  Le 6 décembre 1989 est une date que les Québécois n’oublieront jamais.  Le massacre misogyne de la Polytechnique a marqué notamment l’imaginaire collectif du Québec.  L’autrice, Josée Boileau maîtrise très bien le sujet car elle a couvert le drame en 1989 lors de ses débuts en journalisme.
 
On retrouve dans l’ouvrage les photos et histoires des 14 femmes assassinées (toutes jeunes qui avaient la vie devant elles et un brillant avenir) qui sont présentées dignement.  Leurs portraits permettent aux lecteurs de découvrir plus en profondeur qui étaient ces femmes, quels étaient leurs rêves, qui étaient leurs amoureux, qu’est-ce que le génie représentait pour elles, etc.?  Ces jeunes adultes souhaitaient contribuer de façon constructive à la société.  Les photos apparaissant dans le livre sont bien choisies, par exemple on voit les 14 jeunes femmes tuées sur le memoriam 1989 de l’École polytechnique de Montréal.

La tragédie a causé plusieurs victimes collatérales et le livre traite de cela.  Ainsi, on retrouve  dans l’ouvrage des témoignages touchants de l’entourage des victimes.   L’autrice a écrit les conséquences au-delà du drame, comme les suicides chez ceux qui avaient été présents lors de la tragédie.  D’autres ont eu des séquelles psychologiques comme du stress post-traumatique.  Certains étudiants ont poursuivi leurs études en génie ailleurs, d’autres ont changé de domaines.  L’ouvrage expose donc les impacts à long terme du drame de la Polytechnique.

Le vocable « féminicide » a été créé et utilisé publiquement pour la première fois en 1976 par la sociologue et activiste féministe sud-africaine Diana E. H. Russell (sous la forme anglaise femicide). En français, il a fait son entrée officielle dans le dictionnaire Le Petit Robert seulement en 2015.  Il est donc inutile de rappeler que le mot féminicide n'a pas été utilisé par les médias à l'époque de la tuerie.  On n’entendait pas non plus le terme masculiniste qui existe pourtant depuis plus d’un siècle, mais qui a fait uniquement son entrée dans le dictionnaire Larousse l’an dernier, mais le mot viriliste n’est toujours pas inclus.  Cependant, le dictionnaire Robert l’a fait.  À l’époque, on a également peu utilisé le vocable misogynie pour décrire le drame.  La violence systémique vécue par les femmes n’a pas été non plus analysée.
 
L’autrice offre une réflexion intéressante sur le drame avec des sources à l’appui en expliquant qu’on a eu tendance à ramener les crimes à l’individu (par exemple, elle traite du fait que des articles mettaient l’accent sur les problèmes familiaux et psychoaffectifs du meurtrier) sans apporter une critique féministe.  En sus, on ne faisait pas référence à l’époque au patriarcat.  L’autrice souligne que le tueur avait particulièrement une haine contre les féministes et nous rappelle que cette détestation a été longuement présente dans la lettre qu’il avait rédigée.  De cette façon, l’autrice a analysé le drame du 6 décembre 1989 dans sa globalité ainsi que les particularités entourant la tragédie, comme la difficulté à l’époque pour le public d’être informé du contenu intégral de la lettre de Lépine.  L’auteure nous remémore que cette lettre a été cachée pendant presqu’un an.  La lettre révélait qu’il avait l’intention de tuer plusieurs féministes québécoises qui avaient brisé des plafonds de verre dans des domaines traditionnellement masculins.
 
Cela ne fait pas longtemps que le mot ingénieur a été féminisé dans la langue française, ce qui signifie que ce n’était pas le cas en 1989.  Selon l’Ordre des ingénieurs du Québec, il y a plus de 77 000 membres.  Il s’agit de la deuxième profession en termes de nombre dans la province.  Une augmentation de la gent féminine dans ce domaine s’avère donc importante.  Des initiatives ont été prises telles que la création d’une bourse à l’ÉTS (École de technologie supérieure à l’UQÀM) en hommage à l’une des victimes, Barbara Daignault, il s’agit du Fonds Barbara-Daignault.  Cela a été fondé l’année qui a suivi la tragédie et depuis environ 70 étudiantes en génie en ont bénéficié.  Un plafond de verre a été brisé en 2022.  Ainsi, Sophie Larivière-Mantha est devenue la première présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec ce qui représente une avancée.
 
Actuellement au Québec, il y a parmi les ingénieurs seulement environ 16,2% de femmes1.  Il serait intéressant de savoir si le traumatisme de la Polytechnique a eu un impact sur ce faible pourcentage.  La sous-représentation des femmes dans les secteurs scientifiques dits d’avenir (comme l’intelligence artificielle et la cybersécurité) constitue un défi important qui est susceptible d’avoir un impact sociétal et économique.  Il faut donc se questionner sur ces points et voir comment le nombre de femmes peut augmenter dans ces domaines, que ce soit au Québec ou ailleurs dans le monde.  Dans une deuxième édition augmentée, il serait bien de savoir quels sont les secteurs en génie qui sont les mieux payés et de connaître la proportion des femmes dans ces disciplines, s’il y a des obstacles comme des plafonds de verre ainsi que les améliorations à effectuer.  Il est toutefois intéressant d’apprendre dans l’ouvrage que le pourcentage des femmes au premier cycle de la Polytechnique a augmenté depuis 1990, il est passé de 16% à 28% en 2019.  En outre, il est mentionné que la proportion est supérieure à l’UdeM (Université de Montréal) comparativement à ailleurs au Québec et au Canada.
 
Plusieurs aspects sont traités dans le livre, comme les luttes menées à travers les années concernant le contrôle des armes.  L’ouvrage est bien documenté à plusieurs niveaux:  par exemple, l’auteure explique les actions prises par les citoyens afin d’éviter d’autres drames similaires, comme le fait d’avoir fait circuler une pétition pour limiter la circulation d’armes à feu.  L’auteure rappelle les œuvres artistiques qui ont été produites en ce qui a trait au drame telles que le film Polytechnique, sorti en 2009.  Tel qu’écrit, elle traite également des diverses initiatives créées suite à l’événement funeste, comme la mise sur pied de bourses pour femmes dans les domaines non traditionnels.
 
L’autrice présente un historique de l’ensemble des lois importantes touchant les femmes depuis les dernières décennies, comme la loi sur l’équité salariale.  Elle nous rappelle l’implantation de programmes importants comme la création de garderies à tarif réduit.
 
On retrouve dans le livre des informations sur les femmes québécoises qui ont brisé des plafonds de verre à travers l’histoire dans divers champs.  L’autrice fait aussi l’état des lieux de la violence faite aux femmes au Canada depuis la tuerie de la Polytechnique jusqu’à nos jours, tout en rappelant évidemment le mouvement MoiAussi.
 
L’auteure présente un portrait historique intéressant de 1969 à 2019 concernant la condition des femmes québécoises.  Les lecteurs découvriront les différents événements et la mise en place d’organismes concernant la condition des femmes: à titre d’exemple, le Conseil du statut de la femme créé par le gouvernement Bourassa.  En juin 1971, les Québécoises ont été autorisées légalement à devenir jurées.  Durant les années 70, on a commencé à fonder au Québec des cours universitaires portant sur la condition féminine, etc.  Des hommes féministes comme le Dr Morgentaler sont nommés dans l’ouvrage.  On y retrouve donc certaines causes phares qui font partie de la jurisprudence du pays.  L’auteure traite également de l’entrée des femmes dans les secteurs qui ont été traditionnellement masculins au Canada (et notamment au Québec) comme l’armée, la police, etc., tout en mentionnant des difficultés vécues telles que le harcèlement sexuel et ainsi de suite.
 
L’autrice mentionne l’ensemble des services qui ont été créés pour venir en aide aux femmes, comme la mise sur pied des maisons pour femmes battues ainsi que les différents programmes mis en place par le gouvernement tels que les congés de maternité, les retraits préventifs, etc.  Elle nous rappelle les événements politiques importants qui ont contribué à l’avancement des femmes, comme la parité au conseil des ministres (en 2007) du gouvernement libéral lorsque Jean Charest était au pouvoir.  Les lecteurs appartenant à différentes générations apprendront donc des choses cruciales dans cet ouvrage.
 
Bien que ce livre ait été écrit en 2019, le thème est toujours malheureusement d’actualité, tel que mentionné, puisqu’il y a des féminicides, etc.  Ce livre important devrait être transformé en documentaire et il faudrait qu’il serve d’outil pédagogique dans les écoles.  Il s’agit d’un des meilleurs livres publiés par les éditions La Presse.
 
En guise de conclusion, tel qu’indiqué ci-dessus le 6 décembre 1989 est une date que le Québec n’oubliera jamais.  Ce drame a été des féminicides (vocable utilisé en français au 19e siècle et popularisé dans la francophonie seulement depuis 1976) relevant de la folie et de la misogynie.  Il importe de noter que 4 des 14 blessés étaient aussi des hommes, ce que l’autrice a indiqué dans son livre.  Que sommes-nous supposés de saisir dans ces assassinats féminins?  Le tueur masculiniste Marc Lépine qui avait tué ces femmes avait-il l’intention de faire comprendre que les femmes avaient intérêt de rester à leur place, sinon elles avaient un cher prix à payer en adoptant un domaine professionnel traditionnellement masculin?  Ce jour-là parce qu'elles étaient des femmes est un ouvrage capital qui devrait être traduit en plusieurs langues car la violence faite aux femmes est malencontreusement une histoire universelle et demeure d’actualité.
 
En bref, l’ouvrage est bien documenté et offre une riche bibliographie utile pour ceux qui souhaiteront aller plus loin dans leur recherche.
 
L’auteure Josée Boileau est une journaliste depuis des décennies.  Elle a œuvré pour les plus grands médias québécois et a été la rédactrice en chef du quotidien Le Devoir.  Elle a souhaité que ce livre laisse une trace aux futures générations.  Par ailleurs, sa fille âgée d’une vingtaine d’années a été sa première lectrice.

 

Le livre est disponible sur www.amazon.ca 

Vour pouvez voir l'émission au complet à ce lien https://www.youtube.com/watch?v=v1BnAhemn_c  

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1 Sources:  https://www.lapresse.ca/affaires/portfolio/2025-10-02/profession-ingenieur/le-genie-quebecois-en-quatre-chiffres.php et https://www.oiq.qc.ca/wp-content/uploads/documents/Communications/femmes_en_genie_guide_employeur.pdf